2006, une année charnière pour la culture.
Cette année là est inauguré le musée des Arts Premiers, le musée du Quai Branly à Paris.
Un musée sans doute en phase avec le parcours de Karine, vous allez le découvrir au travers de cet interview.
Et tout de suite, place aux questions !
Karine : J’ai suivi un parcours peu commun pour une ludicaire.
Après des études de langues étrangères LLCE Espagnol, spécialisée sur l’Amérique Latine avec une année ERASMUS en Espagne, je me suis réorientée car le diplôme que je voulais n’était pas reconnu au niveau national : la douche froide !
J’ai donc repris un BTS Tourisme en Alternance et je suis partie, juste après mon diplôme, travailler sur les bateaux de croisière Disney aux Bahamas : Accompagnatrice d’excursion et animatrice ! Une expérience et des moments incroyables : la rencontre de joueurs et joueuses passionnés comme moi !
Première leçon de vie d’une boutique : lors d’une croisière exclusivement japonaise, il a fallu refaire toute l’offre de peluches Mickey aux couleurs japonaises – toutes blanches.
Entre des parties de Catan (eh oui, déjà) et concours de châteaux de sable, une vie ludique bien remplie.
Karine : Le jeu a toujours fait partie de ma vie, aussi loin que remontent mes souvenirs.
Je jouais depuis toute jeune, bercée par ma famille et mes grands frères. Ils m’amenaient dans une toute petite boutique (bien grande maintenant !) qui s’appelait Cellules Grises à Evry : c’était vraiment bien, ces jeux que l’on ne trouvait pas partout !
Et avec la fac et les échanges internationaux et culturels, ça s’est accentué. On se réunissait entre copains pour jouer, on passait des nuits entières à élaborer des scénarios de JDR, et on testait plein de jeux de plateaux.
Karine : Quand je suis revenue en France, j’ai exercé le métier d’agent de voyage. Toujours cette envie d’évasion à faire partager aux autres. J’ai rencontré mon époux, joueur aussi ! On faisait vraiment beaucoup de route pour trouver une boutique de jeux.
Cherbourg c’est la presqu’île du Cotentin, on est bordé par la mer, rien n’est proche ! C’est à ce moment-là que j’ai décidé d’ouvrir la boutique ! Si moi je cherchais des jeux, d’autres étaient sans doute dans mon cas. N’oublions pas que c’était en 2006, hein ? Et les petites boutiques spécialisées ne « couraient pas les rues ! ».J’ai donc laissé mon métier d’agent de voyage, mais pas les voyages !
J’ai trouvé LA boutique, il m’a fallu un peu de temps pour étudier la faisabilité. La CCI m’a beaucoup aidé, ce n’était pas commun une boutique de jeux, que de jeux !
Et j’ai passé le cap, je voulais me spécialiser en jeux et puzzles…j’y ai rajouté les jeux en bois et autres idées au fil du temps.
Karine : Mon premier jour d’ouverture, c’était bizarre, c’était à moi et en même temps c’était pour mes clients. J’avais de l’appréhension, cette boule au ventre : et si je m’étais trompée ? si ça ne plait pas ? Avec le recul, je me rappelle que la boutique n’était pas bien remplie au début, il fallait expliquer mon concept, et convaincre les joueurs que je savais de quoi je parlais !
Karine : Les fidèles du début sont toujours là, ancrés. Certains sont devenus de très bons amis. J’aime mon métier. J’aime la proximité avec les personnes, les liens qui se créent. Et j’aime jouer et partager ma passion.
J’ai compris que la boutique plaisait au bout de quelques années, les étagères se remplissaient, j’écoutais bien les demandes de joueurs, j’étais « une ludicaire dans une boutique ludique ». La rencontre avec d’autres ludicaires lors de journées pro et salon pro a été marquante. J’ai intégré l’association du GBL, et ce soutien est important car n’oublions pas qu’un commerçant travaille souvent seul !
Je pense aussi avec le recul qu’il n’était pas évident d’ouvrir une boutique de jeux en tant que femme. J’ai été testé au début, parfois, souvent ! Le domaine des jeux était un domaine très « masculin », était-ce légitime de voir une femme tenir une boutique de jeu ?
Karine : J’ai mis en place des animations jeux sur Cherbourg : là aussi un défi à relever !
Je faisais des soirées jeux dans les bars. Et puis au fur et à mesure des animations pour les associations, les collectivités et pour les CSE… aujourd’hui c’est une partie intégrante et très agréable de mon « travail ».
J’ai commencé après le Covid à faire les marchés, les festivals, les médiévales. Après deux ans fluctuants à subir des fermetures de boutiques à cause du virus car le jeu n’est toujours pas reconnu comme culturel, je crois que j’ai vraiment ressenti le besoin encore plus de montrer lors d’événements que le jeu à sa place dans la culture de notre pays.
Karine : Un moment qui m’a marqué à mes débuts c’est un joueur, un jour qui me posait vraiment beaucoup de questions sur les jeux : est-ce que j’étais joueuse ? est-ce que je connaissais tel ou tel jeu ? A la fin de la conversation il me dit qu’il les avait déjà tous, il voulait juste savoir s’il pouvait me faire confiance pour les conseils : à croire que oui !
Au bout de 20 ans ce joueur est toujours client à la boutique et il se laisse conseiller.
On apprend à connaitre nos fidèles, les mécaniques qu’ils aiment, ce qui ne plaira pas. Et je conseille au mieux les personnes, il m’arrive de sembler un peu curieuse dans mes questions, mais c’est toujours pour essayer d’orienter au mieux…
Karine : Certains jeux n’ont plus de secrets pour moi, je les joue, je les conseille et c’est très plaisant. J’aime beaucoup les jeux de plateau, de placement de tuiles et de gestion : j’adore Azul par exemple, le jeu a presque 10 ans et j’adore toujours autant le jouer et le conseiller !
En revanche, il y a certains jeux avec lesquels je me bats encore avec les règles ! D’ailleurs lors d’animations il y a quelques fois des points de règles un peu flous lors d’explications ! Mes « fidèles » aiment dire que « je fais une Karine », et ils me demandent si sur le jeu en cours je vais l’expliquer avec une Karine, ou pas ! Ils me connaissent bien !
J’aime jouer mais j’aime aussi énormément la lecture. Une boutique spécialisée est à taille humaine, et le contact avec la clientèle est essentiel. Alors parfois, on parle aussi lecture. J’ai des clients adorables, je suis une grande fan de « Calvin et Hobbes », une BD de Bill Watterson , et au détour d’une conversation on en parle avec des clients qui connaissent bien la BD, les échanges c’est aussi ça ! La semaine qui a suivi cette conversation, je reçois un paquet, mes adorables clients avaient fait une figurine Calvin et Hobbes en imprimante 3D. J’ai été très touchée.
Karine : Même si le jeu évolue et désormais on retrouve des « Best » dans de grosses enseignes, je pense sincèrement que notre proximité avec les clients, les joueurs, les fidèles restent notre atout majeur en boutique spécialisée. On parle le même langage, on partage la même passion et on n’hésite pas à dire quand on pense que le jeu tant convoité ne correspondra pas aux attentes ! Je préfère ne pas vendre plutôt que de vendre et savoir que le jeu ne correspondra pas. Cette confiance en notre jugement de la part des joueurs c’est notre FORCE à nous ludicaires.
Karine : Le temps passe, et si je devais recommencer, honnêtement je pense que je ferai tout pareil : même « faire une Karine » ! Le métier de ludicaire est un vrai métier. On est commerçant dans notre boutique, soit, mais on est avant tout connaisseurs. Partager ma passion et faire découvrir mon univers est un vrai bonheur. Je remercie tellement ma clientèle d’être aussi présente.
J’ai toujours plein d’idées en tête, la dernière était une superbe collaboration avec l’illustratrice Camille Courty et la réalisation d’un puzzle de « Cherbourg et la gare transatlantique » basé sur une de mes photos pour les 20 ans de la boutique.
J’ai été séduite par le design et les couleurs lumineuses que cette talentueuse illustratrice mettait au centre de ces illustrations, et le rendu a été à la hauteur de mes espérances. Voilà une rencontre et une expérience qui ont été des plus enrichissantes.
Je sais que les années à venir seront tout aussi belles. Pour la suite de l’aventure ludique, chut gardons un peu de suspense !