La solidarité entre boutiques est vitale pour l’indépendance

"15 ans de passion ludique"

Interview de Gilles Masclef

Le Gobelin à Brive-la-Gaillarde

Une passion ludique qui a démarré il y a bien plus de 15 ans.

Nous avons poursuivi Gilles de Brive à Sartrouville.

Et de Sartrouville à Brive

Et tout de suite, place aux questions !

Bonjour Gilles, 15 ans de Gobelin cette année. Et ce ne fut pas forcément un long fleuve tranquille …

Gilles : Né d’un papa bridgeur, et d’une maman bridgeuse pour moi, la musique de fond, ça a toujours été de compter les cartes. À 16 ans, émancipé, j’envisage le monde du jeu de rôle, puis des petits boulots en pâtisserie et pizzeria. Mon rêve : ouvrir une sandwicherie pour joueurs, mais la gestion était complexe et il me fallait un partenaire fiable. Je tente ma chance ailleurs, à Sartrouville en l’occurrence, en travaillant au rayon jouets puis livres chez Carrefour, tout en restant actif à la MJC et en visitant de nombreux commerces spécialisés. Ces expériences précisent mon projet de boutique de jeux de société.
Habitant à Sartrouville depuis des années, ce sera le début de l’histoire du Gobelin. Un beau potentiel : 20.000 piétons jours sur le trottoir de la boutique tout de même. Sartrouville, la plus grosse ville des Yvelines après Versailles et les Yvelines, le plus gros département après Paris.

Cette boutique de Sartrouville représente dix années d’histoire, de rencontres et de vocations professionnelles nées autour du jeu. Pour citer quelques personnes qui se reconnaîtront et qui ont par la suite suivi leur propre chemin dans le monde du jeu : Caroline, Pierre, Raphaël …

Mais 40 minutes de voiture pour aller travailler, pour l’école … une sombre histoire de carte scolaire trop rigide, et malgré le succès de la boutique de Sartrouville, nous avons décidé un retour aux sources, à Brive dont je suis originaire..

Début 2020, avec l’annonce du confinement, tout s’est arrêté. Vendre la maison était encore possible mais personne ne souhaitait reprendre une boutique dans un contexte aussi incertain.
J’ai laissé les rênes à Azkel, à l’époque arbitre pour Fantasy Flight Games en mal d’évènements.

brive

Pendant le confinement, à Brive, je repensais souvent à la petite boutique du Pot’Ô Jeux, une échoppe de 30 m² dans une rue discrète. J’y retrouvais toujours Quentin, un motard-ludicaire, ou ludicaire-motard. Nous avons mis en commun nos projets tout en gardant en vue mon souhait : j’ai toujours voulu rassembler toutes les passions ludiques — jeux de cartes, jeux de figurines ou de société — sans les enfermer dans des catégories.

Le Gobelin, inspiré du farfadet irlandais et doté d’un aspect à la Jules Verne, symbolise la découverte de mondes et de passages secrets, parfois même de trésors, loin des gobelins malveillants classiques.
Lorsque nous avons ouvert le Gobelin à Brive, nous avons choisi un local de 100 m² avec une grande vitrine, dans une rue que je connaissais bien.
Nous avions une vision très claire de la boutique. L’idée était de rendre le magasin presque invisible pour laisser les jeux être les véritables vedettes.
Nous avons conçu une grande boutique très épurée, où les jeux sont mis en avant grâce à leur couverture plutôt qu’à une signalétique omniprésente. L’objectif était de s’éloigner des codes de la grande distribution : pas de rayons standardisés, une sélection volontairement limitée et des assortiments choisis avec prudence. Nous avons démarré modestement, avec un peu de Warhammer, de Magic et quelques jeux experts, en refusant d’emblée de nombreux produits et projets.

A quel moment as-tu compris qu’à Brive, c'était bon, ça marchait ?

Gilles : En vrai, on a toujours réussi à transformer les problèmes en opportunités.
La jauge du confinement par exemple, pas d’impression de boutique grande et vide, il fallait quoiqu’il advienne faire la queue pour entrer.

Nous avons créé une association qui a rassemblé 250 adhérents en moins d’un an. Il y a six ans, nous avons démarré avec une boutique toujours pleine de joueurs et de joueuses. Depuis, nous continuons à imaginer 2000 projets par semaine et à développer la communauté.
Aujourd’hui, pour 99% des Brivistes nous restons des hurluberlus. Même si ce pourcentage baisse régulièrement.

Il se passe beaucoup de choses au Gobelin …

Gilles : Tu ne peux pas mettre des jeux sur des étagères et attendre qu’on te les achète. Le jeu de société c’est une étincelle. On ne va jouer à un jeu que si on a entendu quelqu’un en parler, ou si on a vu quelqu’un y jouer. Bien sûr les dits ludistes, eux, s’intéressent à un jeu qui les a titillés, par l’auteur, l’éditeur. Mais c’est une frange réduite de la clientèle.
Et le métier ludicaire, c’est ça.
C’est comment je vais donner le goût au jeu. Et notamment, pour moi, l’axe le plus cool, c’est le circuit direct : parler aux distributeurs, aux éditeurs, voir des prototypes. Voir naître les jeux en somme et transmettre.

Les réseaux sociaux donnent une image déformée par le biais des algorithmes. Un titre peut revenir de façon redondante dans ton fil d’actualité et là tu te demandes pourquoi ta boutique ne l’a pas.
Autant pendant des années, on avait tout en boutique … Fabuleuses années 90. Aujourd’hui 1 500 jeux par an, 35 000 références. Malgré le grand espace que représente Le Gobelin (nous avons entre 1 000 et 1 500 titres), il reste toujours une possibilité de ne pas avoir ce qui est demandé. En 2026, une boutique va se reconnaître plus par ses refus que par les jeux qu’elle travaille. Nous sommes des sommeliers du monde ludique.
Nous faisons des soirées « Les Coups de Cœur des Gobelins ». C’est important de communiquer sur ce qui nous a titillé.
Pour nos clients, avoir affaire à des humains, c’est la force de la boutique spécialisée.

Et justement quel(s) jeu(x) ont marqué ton parcours de ludicaire ?

Gilles : Sans hésitation Heroquest. Une bête boîte de jeu MB dans les années 90.
C ‘est le premier jeu dans lequel la première chose qu’on te demande, c’est de trouver un nom à ton personnage. Et la dernière partie du livre de règles, c’est un plan vierge disant « maintenant c’est à vous de créer vos aventures ».
Il y a très peu de jeux qui ont cet exemple-là de bac à sable. Qui disent: « Jouez tout ce que vous voulez comme dans les films que vous aimez et faites-vous plaisir. Oui c’est un jeu MB qui est ultra imparfait, qui a des règles complètement bancales, qui n’est jamais complet, qui a tous les défauts du monde. Mais c’est un jeu que j’ai autant forgé qu’il m’a forgé. J’ai une pièce dédiée à ce jeu chez moi. J’y joue en famille comme entre amis. Ma plus jeune fille s’est essayée à la peinture sur figurines au travers de ce jeu.

As-tu des rêves, des projets pour la boutique, des choses que tu te verrais pouvoir clamer haut et fort dans quelques années ?

Gilles : Mon projet serait d’y ouvrir une galerie dédiée aux peintres de figurines, afin d’instaurer un véritable espace d’artistes. Je n’ai jamais vu d’exposition du genre, malgré l’existence de compétitions mondiales où les peintres de figurines sont qualifiés d’artistes dans des contextes particuliers. J’aimerais ainsi apporter ma contribution à la reconnaissance des peintres de figurines artistiques, car je considère cela comme une forme d’art à part entière.
L’idée serait d’organiser des expositions, des ateliers et des cours dans ce lieu un peu secret, presque magique, où l’on pourrait venir en toute simplicité.
Cela renforcerait la place du Jeu de Société à Brive, face à l’un des rares Cultura de centre-ville. Nous continuerions ainsi à créer cette étincelle que l’on ne trouvera jamais en grande surface, même spécialisée.

Brive, un lieu particulier ?

Il est vrai que l’emplacement présente certains inconvénients, notamment l’éloignement de plusieurs commodités, mais il offre également un accès à des ressources inédites. Brive évoque Edmond Michelet. Durant la Seconde Guerre mondiale, il a choisi d’utiliser son réseau social et commercial différemment, contribuant ainsi à la formation d’un foyer résistant particulièrement influent en Corrèze, territoire où l’innovation locale est récurrente.
À Brive, bien que l’on soit situé à deux heures des principales métropoles, la communauté sait s’organiser efficacement, permettant la réalisation de projets variés et innovants. 

Le 5 juillet, nous avons organisé la première foire du jeu de Brive, inspirée de la foire du livre de Brive. Avec peu de communication, principalement par radio amateur via le réseau associatif, nous démarrons modestement en réunissant des auteurs locaux comme AbiGames, Borderline édition,  Pirouette Cacahouète. Loin de nous l’idée de faire un grand événement comme l’Alchimie du Jeu à Toulouse, (enfin pour le moment), nous restons fidèles à notre identité : une équipe locale, quelques Barnum, la bibliothèque, un bar à jeux, un escape game. On lance ce projet simplement, entre passionnés, pour voir où cela mène.

Nous avons parlé du passé et de l’avenir, et aujourd’hui, quel serait ton jeu préféré du moment ?

Gilles : Mon petit bijou auquel j’ai joué de très nombreuses fois y compris en famille est Got Five. Il combine le bingo avec une touche de Mastermind. Quand je gagne en quatre coups parce que j’ai deviné les bonnes couleurs, est-ce grâce à mon génie ou simplement à la chance ? 

Sachez que tous les ludicaires ont un secret. Il y a un jeu évident auquel ils n’ont jamais joué. Pour moi c’était Terraforming Mars auquel j’ai enfin joué récemment. Je le connaissais, comme un ludicaire connaît un jeu, il connaît les règles, sait à qui le vendre, sait comment le pitcher. Il connaît le jeu.
Mais faire une partie en entier avec des copains, c’est autre chose.

Parle-nous un peu du Groupement des Boutiques Ludiques dont tu es membre actif.

Gilles : J’y suis entré pratiquement à sa création.
Je revois le moment où Cathy a amené avec émotion Sortilèges et les Temples du Jeu à la table.
J’ai loupé le tout début car, en banlieue parisienne, nous avions lancé notre propre forum de boutiques de jeux en dur – ce qu’on appelle aujourd’hui « Brick and Mortar » (avec Mon Dé Rouge, R de Jeux, etc.). Le premier objectif : râler !
Mais quand Cathy Suignard, Bruno Béchu et Patrice Pillet ont proposé de s’unir, ça m’a paru évident : il fallait créer des liens entre nos villes et commerces. En dehors de la grande distribution, et des associations de commerçants.
La promesse n’était pas de ne pas devenir un syndicat, et encore moins de se plaindre sans cesse. Si on avait des solutions utiles, on les partageait, point.
Ce que j’ai perçu chez Cathy, c’est son talent à travailler avec les gens et à croire qu’on pouvait bâtir quelque chose ensemble, après avoir chacun fait notre petit chemin. Il y a eu une volonté à un moment de faire un catalogue regroupant les jeux des différents distributeurs : Asmodee, Blackrock, Gigamic, Iello …. Et le GBL s’est concrétisé autour de ce projet.
Aujourd’hui, on partage le même métier et bien s’entendre devient vital, pas juste utile. Garder le lien entre nous tous est essentiel face aux défis auxquels nous sommes confrontés.
Grâce au GBL, beaucoup ont découvert des aspects insoupçonnés de leur métier, comme la comptabilité, la gestion des réseaux sociaux, le calendrier. Nous avons tous appris quelque chose grâce au réseau.
J’ai la chance de faire partie du noyau fondateur avec Cathy et Bruno Béchu. Trouver l’équilibre entre action rapide et consultation prend du temps, mais le collectif reste vital pour moi.

Le Groupement des Boutiques Ludiques
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